Comment la technologie prolonge la violence hors ligne

 Le numérique promet à chacun une voix, une présence et une liberté. Mais derrière cette ouverture apparente, les violences en ligne frappent différemment : décryptage d’un phénomène dans un espace censé connecter, où certaines voix sont davantage ciblées, surveillées, harcelées ou réduites au silence.

En octobre 2025, selon les données des Nations unies, le Mali comptait environ 25,4 millions d’habitants, dont 49,6 % de femmes et 50,4 % d’hommes. À la fin de cette même année, près de 8,91 millions de personnes utilisaient Internet, soit un taux de pénétration de 35,1 % de la population. Le pays enregistrait environ 2,40 millions d’utilisateurs des réseaux sociaux, représentant 9,5 % de la population totale. Cependant, une forte inégalité de genre persiste : seulement 25,1 % étaient des femmes, contre 74,9 % d’hommes, selon DataReportal.

Longtemps, la violence a été perçue comme une réalité qui se vit principalement hors ligne. Pourtant, avec l’évolution de la technologie, les espaces numériques sont devenus le prolongement de violences bien réelles, souvent amplifiées par la rapidité de diffusion, la permanence des contenus et l’anonymat. Pour de nombreuses femmes au Mali, ces violences font désormais partie du quotidien numérique. Et en ligne, les dégâts peuvent être plus profonds, plus durables, et parfois plus difficiles à effacer.

Le plus inquiétant reste que ces violences sont encore largement banalisées, mal identifiées ou minimisées. Beaucoup de victimes, en particulier les femmes et les jeunes, subissent du harcèlement, de la surveillance, du chantage ou des atteintes à leur image – sans toujours pouvoir nommer ce qu’elles vivent. Entre pression sociale, manque d’information et culpabilisation des victimes, ces agressions sont souvent perçues comme de simples « risques d’Internet », et non comme de véritables violences. Pourtant, à l’ère du numérique, être en ligne n’est plus une option mais s’impose de façon incontournable. Et cette réalité exige désormais de reconnaître que la violence, elle aussi, ne s’arrête plus hors ligne.

  • Les violences en ligne sont multidimensionnelles

Les violences numériques prennent aujourd’hui des formes multiples et souvent difficiles à identifier pour les victimes elles-mêmes. Selon L’UNESCO et l’UNICEF, elles regroupent l’ensemble des comportements agressifs, répétitifs ou intrusifs commis à travers les outils numériques et pouvant porter atteinte à la dignité, à la sécurité ou à la vie privée d’une personne.

Parmi les formes les plus courantes, on retrouve d’abord le harcèlement en ligne ou le cyberharcèlement. Il s’agit de messages répétés, insultants, humiliants ou menaçants envoyés via les réseaux sociaux, les SMS ou d’autres plateformes. Par exemple, une personne peut recevoir chaque jour des messages agressifs après avoir exprimé une opinion ou publié une photo.

Il existe également le harcèlement sexuel en ligne, qui concerne l’envoi non sollicité de contenus à caractère sexuel ou de propositions insistantes. Selon l’UN Women et l’UNICEF, ce type de comportement constitue une forme de violence basée sur le genre dans l’espace numérique. Cela peut se traduire, par exemple, par l’envoi répété de messages ou d’images à caractère sexuel sans consentement.

Une autre forme de violence est le « cyberstalking », c’est-à-dire la surveillance ou le contrôle constant d’une personne à travers ses activités en ligne, sa localisation ou ses interactions numériques. Toujours selon UN Women, cela peut inclure la pression exercée par un partenaire ou une personne pour surveiller les faits et gestes de la victime sur les réseaux sociaux.

Le doxxing est également une pratique de plus en plus répandue. Il consiste à publier ou diffuser des informations personnelles sans le consentement de la personne concernée, comme son numéro de téléphone, son adresse ou ses photos privées (selon Pen America).

On observe aussi la diffusion non consentie d’images ou de vidéos intimes (sextorshion), souvent utilisée comme forme de chantage ou de vengeance. Selon l’UNFPA , cette forme de violence porte gravement atteinte à la dignité et à la sécurité des victimes, notamment des femmes et des jeunes.

Pour finir, le piratage de comptes et l’usurpation d’identité consistent à accéder illégalement à un compte personnel pour en prendre le contrôle, voler des informations ou publier au nom de la victime. L’UNICEF considère ce type d’acte comme une violation grave de la sécurité numérique des individus.

Toutes ces pratiques sont des violences, même si elles sont encore trop souvent banalisées ou invisibilisées.

  • La parole aux survivantes

Pour mieux comprendre ce que ces violences signifient dans la réalité, nous avons donné la parole à plusieurs personnes directement concernées ou engagées sur la question. Leurs expériences permettent de rendre visible ce qui reste souvent invisible. Plusieurs survivantes de violences numériques ont accepté de partager leurs expériences, en revenant sur les débuts de ces situations, leur évolution et leurs conséquences dans leur quotidien.

« Mon harcèlement en ligne a commencé après la publication d’une vidéo critique sur un service de transport. Très vite, ma publication est devenue virale et a déclenché une vague d’insultes centrées sur son apparence physique, ainsi que des attaques visant sa famille », raconte Aissata Samassékou. Elle décrit également des comportements ambivalents, mêlant attaques publiques et messages privés contradictoires. Pour faire face, Samassekou a choisi de garder une posture calme et de bloquer progressivement les comptes concernés, ce qui lui a permis d’apaiser la situation.

À son témoignage s’ajoute celui de Monique Koné qui confie avoir, à son tour, « été victime de harcèlement collectif après la diffusion d’un contenu humoristique ». Son image a été reprise et associée à des insultes, entraînant une vague de moqueries et d’attaques en ligne. Après avoir tenté de désamorcer la situation en privé, elle s’est progressivement retirée des réseaux sociaux et a bloqué les comptes impliqués. Avec le temps et le soutien de certaines personnes, la situation s’est stabilisée.

Pour sa part, N. D a décidé de garder l’anonymat. Elle témoigne d’un cyberharcèlement ayant duré près de deux ans, déclenché par une publication ayant entraîné une vague de moqueries et de dénigrement. Elle décrit une dynamique collective structurée, incluant des groupes dédiés à son harcèlement. Cette expérience a eu un impact profond sur sa santé mentale et l’a conduite à se retirer des réseaux sociaux. Mais les attaques ont persisté, avant de diminuer progressivement.

·       Le diagnostic des expertes des réseaux sociaux

Christine Folo Singa, journaliste spécialisée en journalisme numérique et communication pour le changement social en République démocratique du Congo (RDC), souligne que les plateformes privilégient les contenus générant le plus d’interactions, y compris lorsqu’ils sont violents ou haineux. Selon elle, cette logique contribue à la viralité du cyberharcèlement et de la désinformation, au détriment de contenus plus constructifs. Elle note également que la quête de visibilité pousse certains utilisateurs à adopter des comportements provocateurs ou nuisibles. Elle appelle ainsi les plateformes à renforcer la modération des contenus et les utilisateurs à adopter des pratiques responsables, notamment en signalant les abus et en évitant de relayer la haine.

Massaran Diallo, actrice du digital au Mali, rappelle que les réseaux sociaux ne sont pas neutres. Conçus pour maximiser l’attention, ils favorisent la circulation rapide de contenus choquants, polarisants ou humiliants. Elle souligne que cette mécanique peut transformer une simple publication en situation de violence lorsqu’elle n’est pas encadrée. Elle alerte également sur la banalisation progressive des violences numériques, alimentée par la culture du buzz et le manque de recul des utilisateurs. Pour elle, la réponse doit être collective, impliquant à la fois les plateformes et les usagers.

·      Des militantes et actrices en première ligne sur le terrain

Des militantes engagées dans la lutte contre les violences basées sur le genre et la protection en ligne ont également été interrogées sur les actions qu’elles mènent et l’accompagnement des victimes.

Sur le terrain, les militantes constatent une diversification et une intensification des violences numériques, en particulier à l’encontre des femmes.

Nodjiwameem Doumdanem, journaliste et militante tchadienne, identifie plusieurs formes de violences : cyberharcèlement collectif, désinformation ciblée, diffusion non consentie de contenus privés, insultes sexistes, doxxing, deepfakes et campagnes coordonnées de dénigrement. Elle insiste sur le fait que ces violences sont souvent banalisées sous couvert d’humour ou de liberté d’expression, malgré leurs conséquences profondes sur les victimes. Elle appelle à un renforcement des mécanismes de modération et à une prise de conscience collective.

Priscille Aboh, responsable juridique de la ligue Ivoirienne et militante des droits des femmes, explique que les organisations assurent sur le terrain un accompagnement des victimes fondé sur l’écoute, l’orientation et la prise en charge juridique ou psychologique. Un suivi personnalisé est mis en place jusqu’à la résolution des situations. Elle souligne également l’importance de la sensibilisation, notamment auprès des populations éloignées des dispositifs d’information, afin de prévenir les violences et favoriser la libération de la parole.

Au Mali, Oumou Touré met en avant une approche centrée sur l’écoute comme point de départ de toute prise en charge. Les victimes sont accueillies dans un espace sécurisé et sans jugement, avant d’être orientées vers des structures adaptées selon leurs besoins. Elle insiste sur la nécessité d’un cadre juridique spécifique aux violences numériques, de la formation des acteurs institutionnels et de l’intégration de l’éducation au numérique dans les politiques publiques.

  • Comment stopper l’engrenage des violences numériques

À travers ces différents regards et témoignages, une réalité se dessine : les violences numériques prennent plusieurs formes, mais elles ont souvent les mêmes effets sur les victimes. Elles choquent, isolent et peuvent être difficiles à gérer seule. Dans ces situations, certains réflexes peuvent aider à mieux réagir :

– Il est important de ne pas répondre dans la précipitation. Prendre un peu de recul permet d’éviter d’alimenter la situation ou de dire quelque chose sous l’effet de la colère ou de la peur.

– Il faut garder des preuves. Les captures d’écran des messages, commentaires ou publications peuvent être utiles si la situation doit être signalée ou portée à un niveau plus sérieux.

– Il est aussi conseillé de bloquer et signaler les comptes concernés sur les plateformes. Cela permet de réduire le contact avec les personnes responsables et de signaler leur comportement.

– Quand la situation devient pesante, il ne faut pas hésiter à en parler à quelqu’un de confiance. Le soutien des proches aide souvent à mieux traverser ces moments et à ne pas rester seule face à la situation.

– Dans certains cas, il peut aussi être utile de se tourner vers des organisations ou des structures spécialisées – qui accompagnent les victimes de violences en ligne. Elles peuvent orienter et conseiller selon la situation.

– Enfin, si les faits sont graves, il est possible de se rapprocher des autorités compétentes pour porter plainte.

  • L’imperatif d’une prise de conscience

Les violences facilitées par la technologie ne sont plus des phénomènes isolés ni de simples désagréments liés à l’usage d’Internet. Elles constituent aujourd’hui une réalité qui affecte la vie, la sécurité, la santé mentale et la participation de nombreuses personnes – en particulier des femmes et des jeunes. À mesure que le numérique occupe une place grandissante dans nos vies, il devient urgent d’adapter nos réponses à cette nouvelle forme de violence.

Cette lutte ne peut pas reposer uniquement sur les victimes. Elle nécessite une mobilisation collective impliquant les pouvoirs publics, les plateformes numériques, les organisations de la société civile, les établissements scolaires et les familles. L’éducation au numérique, à la citoyenneté numérique et à la cybersécurité devrait être intégrée dès le plus jeune âge dans les programmes scolaires afin de permettre aux enfants et aux jeunes de reconnaître les violences en ligne, de protéger leurs données personnelles et d’adopter des comportements responsables dans les espaces numériques.

Il est également essentiel de mettre en place des mécanismes institutionnels de veille et d’alerte capables d’observer les tendances de violence sur les réseaux sociaux, de détecter les campagnes de harcèlement ou de désinformation et de faciliter l’identification des auteurs. La création de plateformes accessibles de signalement et d’accompagnement des victimes permettrait également d’offrir des réponses plus rapides, plus coordonnées et plus efficaces.

Car si la technologie évolue, notre capacité à protéger les citoyens doit s’adapter. Faire du numérique un espace plus sûr n’est plus une option : c’est une nécessité pour garantir à chacun le droit de s’exprimer, d’apprendre et de participer à la vie publique sans craindre la violence.

 

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